Il y a au milieu de la mer une île, Ogygiè, qu’habite Kalypsô, déesse dangereuse, aux beaux cheveux, fille rusée d’Atlas ; et aucun des Dieux ni des hommes mortels n’habite avec elle. Un daimôn m’y conduisit seul, malheureux que j’étais !
Ce matin, je pars tôt, pour pouvoir arriver à Venise en début d’après-midi ; il doit me rester un peu moins de soixante kilomètres. Je vais me chercher un petit dej dans une boulangerie du quartier, et je vais le manger devant une des portes de la vieille ville.
Read the present article in English
Puis je passe devant le Crédit Agricole : bizarre de voir ça à Trévise. Est-ce qu’au Crédit Agricole de Trévise, comme en France, vous avez des frais de facturation de frais ? Des frais d’avoine pour les virements, car les fonds sont parfois transportés par cocher ? Des frais de change, vu que les opérations internes sont encore effectuées en anciens francs ?

Je traverse la veille ville et ça me fait penser à Annecy. Je prends un thé en terrasse. Autour de moi, ça ressemble à l’image qu’on se fait de l’Italie : des gens boivent un café en terrasse en lisant le journal.





À la sortie de la ville, je longe le Sile, un petit fleuve de la Vénétie ressemblant à un canal, et qui se jette dans la mer Adriatique.




À Quarto d’Altino, je quitte le Sile pour aller rejoindre Mestre, la grande ville de bord de mer de laquelle part la digue vers Venise.
À San Liberale, sur le mur d’une école, figure un portrait des juges antimafia Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, avec la phrase “la légalité est le germe de la liberté”.

Et juste après, je me perds dans la campagne vénitienne.
Je ne sais pas où je suis. J’arrive aux abords d’une maison entourée d’un immense champ et qui s’appelle Ogygia. Une femme arrive et se présente à moi : “Je m’appelle Kalypsô”. Elle voit que je suis sale et affamé, que Becky est en piteux état. Elle m’accueille chez elle et me sert à manger. “Tu pourras réparer ton vélo plus tard”, dit-elle. “Il n’y a pas d’urgence”.
Après le repas, Hèlios est tombé. Je vais dormir.

Le lendemain, et les quelques jours suivants, nous discutons souvent. Elle est gentille et prévenante. Je ne manque de rien. Mais je remarque que le temps ralentit. Les jours deviennent des semaines. Je perds peu à peu le fil des jours et des nuits. Inexplicablement, quand je sors parfois le soir, que je regarde les étoiles, je pleure.
Becky, ma nef noire, n’est toujours pas réparée. C’est comme si j’avais mis ici une partie de moi-même sur pause. Je passe du temps à méditer. Je réfléchis à des prochains voyages à vélo. Je feuillette un livre sur le bouddhisme que j’ai téléchargé sur ma liseuse.
Mais il manque quelque chose, comme si j’avais besoin d’aller voir ailleurs si j’y suis. La nuit, mes rêves ressemblent aux films de David Lynch : des bribes de vie que je ne connais pas, mais qui sont familières et qui m’attirent.
Un matin, alors que j’observe l’apparition d’Éôs aux doigts rosés, apparaît un jeune homme, et je reconnais le Messager, fils de Zeus.
“Ici, tes efforts sont vains pour essayer de savoir où est ta place dans le monde. Kalypsô ne parle pas ta langue. Elle t’offre ici la permanence, ce qui rend inutile tout changement. Et sans ce mouvement, tu ne peux aller vers toi-même.”
C’est vrai que Kalypsô, au travers des discussions que j’ai avec elle, n’a en réalité pas grand-chose à m’offrir. Elle me parle de moi, mais ce n’est pas un miroir qu’elle me montre. C’est juste une version de moi qui lui convient.
“Mais”, dis-je à Herméias, “j’ai besoin de savoir qui je suis avant de pouvoir partir d’ici. Même si je sais que mes efforts ne portent pas leurs fruits, si je pars sans savoir, je serai encore davantage perdu, non ?”
Le Messager esquisse un sourire satisfait : “tu n’as pas besoin de savoir qui tu es. Tu as besoin d’être dans un endroit où tu pourras le découvrir. C’est à dire….”
“N’importe où sauf ici”, lâché-je presque automatiquement. Le premier pas à faire ici est de cesser d’attendre des réponses de Kalypsô. Avec elle, c’est à moi de m’ajuster. Ce n’est pas compatible avec ce qui, d’après Teirésias, est mon chemin.
“C’est flippant”, fais-je remarquer à Herméias. Il pose sa main sur mon épaule.
“Je suis celui qui circule entre les mondes, quels qu’ils soient. Je serai là pour t’accompagner là où tu dois aller. La demeure d’Erebos, dont le Thébain Teirésias, le divinateur aveugle, t’a parlé, te fait peur et tu hésites à y aller. Mais la vérité, c’est que tu y es déjà. Sinon, je ne serais pas ici.”
Je soupire en fermant les yeux, et baisse la tête de lassitude. Je sais qu’il a raison. Quand je rouvre mes paupières, le Messager a disparu. Au loin, Hèlios délie ses bœufs. Au-dessus de ma tête, Séléné et Callisto veillent, déjà.
À la lumière du phare avant, je remets en état ma nef noire. Les fuites sont colmatées, la voile est recousue, le gouvernail est redressé. Demain, lorsque paraîtra la divine Éôs, je serai à bord et je finirai mon voyage.
Peu après mon départ, me voilà arrivé à Mestre. Au centre-ville, je me pose avec une focaccia achetée dans une boulangerie. Petite pause, et il ne me reste qu’une poignée de kilomètres.

C’est franchement le bordel. La voirie me fait penser à ce qu’on trouve dans beaucoup de villes en France : de la piste cyclable partout, sauf là où elle serait utile. Au prix d’une déviation hasardeuse et d’un passage dans les escaliers d’une gare, je rejoins ce qui s’apparente à une piste, et qui semble aller dans la bonne direction.
Après une gare routière, entre une bretelle d’autoroute et une raffinerie, je tombe sur une panneau indiquant Venise. Bingo. La piste est noyée dans de la végétation de bord d’autoroute : chaotique et débordante. Au-delà du virage suivant, je ne vois rien.

Subitement, au détour d’un bosquet, le vert des arbres disparaît totalement. Il n’y a plus qu’une bande grise qui file droit vers l’horizon. L’autoroute, à ma gauche, cesse d’exister. Je ne vois que la mer, à droite, et devant moi, la piste cyclable qui se termine avec la silhouette du dôme de l’église San Simeon Piccolo.

Venir de Munich, c’était déjà un beau voyage. Mais ici, c’est aussi le bout d’un périple qui a débuté il y a plus de trois ans, effectué pour la majeure partie avec Becky ma nef noire : rapide, fiable, endurante. Becky m’impose une approche minimaliste des bagages et m’autorise de longues étapes sur quasiment n’importe quel terrain : avec elle, les limites ne sont que les miennes.
Becky, c’est la joie dans le lâcher prise, la résilience dans l’endurance, l’implacable régularité.
C’est se sentir, le matin, encore fatigué de la veille, et mettre un coup de pédale l’un après l’autre pour se nourrir de la nature, des cols, des rencontres, et de l’immersion dans un environnement nouveau.
Laisser la nouveauté, les découvertes, les contacts, aussi brefs soient-ils, être un miroir, et s’y regarder sans chercher à ramener l’expérience à ce qu’on croit être.

J’atterris au garage à vélos de Venise, à l’entrée de la ville, et j’y laisse Becky ; je la récupérerai demain matin avant d’aller prendre le train du retour. Puis je file à l’hôtel prendre une douche, et je passe l’après-midi avec Xavier, un ami qui se trouve être en vacances à Venise avec sa famille.




Le soir, je vais voir Les Quatre Saisons, jouées dans une église. Je rentre à l’hôtel alors que le soleil est couché et que l’agitation de la ville se dissipe.

Le lendemain, c’est le retour.
Il est temps de rentrer à la maison. Ulysse, au terme de ses aventures, débarque sur une plage d’Ithaque. Retrouve son fils, puis sa femme.
Pour moi, le retour sera différent. Je reverrai Télémaque, ou Grogu, comme vous voulez. Mais je ne sais pas où est Ithaque : il n’y a plus de Pénélope/Bo-Katan.
À l’instar de la Guerre de Troie, ce qui avait commencé comme une belle aventure se termine dans un champ de ruines et un immense gâchis, après le passage d’une hubris des chimères et du chaos (revoilà cette pétasse d’Éris, d’ailleurs).
Mais qu’est-ce qu’Ithaque, en réalité ? C’est, comme l’a dit Tirésias, ce qu’on a oublié mais qui n’est pas perdu. Ce qui est là et que l’on ne voit pas. La véritable Ithaque, ça fait en réalité longtemps que je l’ai quittée, je ne sais même plus à quoi elle ressemble.
Elle viendra sans doute à moi si j’arrête de chercher, et que je laisse Hermès, le Messager, fils de Zeus, me guider.
Bilan de la journée et du voyage :
- Distance : 58,09km (cumulée 555,26km)
- Temps de pédalage : 3h01 (cumulé 30h07)
- Dénivelée : 117m (cumulée 5135m)
Crédits :
- L‘Odyssée, Homère, traduction Charles-René-Marie Leconte de L’Isle, 1893
Recevoir un mail à la publication de chaque article