Venise, Chant VII : Allons voir

Et nous traversâmes ce détroit en gémissant. D’un côté était Skyllè ; et, de l’autre, la divine Kharybdis engloutissait l’horrible eau salée de la mer ; et, quand elle la revomissait, celle-ci bouillonnait comme dans un bassin sur un grand feu.


Ce matin, je vais chercher un petit déjeuner à la boulangerie au coin de la rue, une petite focaccia et un petit sandwich au fromage, grâce à mon italien de survie.

Belluno

Read the present article in English


Je reprends la route et retourne à Severzene pour retrouver la piste cyclable d’hier.

Barrage de Severzene
Canal
Venise qui se rapproche

La piste longe un canal qui mène au lac de Santa Croce, près duquel je fais une petite pause. Je goûte un tramezzino, un petit sandwich apéritif typiquement italien, fait de pain de mie sans croûte, et garni de viande, fromage ou de poisson.

Le lac de Santa Croce à marée basse

Je longe le lac ; c’est magnifique, sauvage, et largement désert contrairement aux lacs Tegernsee et Achensee qui étaient bien plus fréquentés.

Lac de Santa Croce

La vallée se resserre et mon chemin passe sous un viaduc, puis près de deux petits lacs, le Lago Morto et le Lago del Restello.

Lago Morto
Lago del Restrello

L’extrémité du second lac est formée par un petit barrage (Chiusa del Restrello), surmonté d’un pont, que je dois prendre.

Sous le pont, l’eau est agitée par un tourbillon qui tourne lentement, mais charriant une masse d’eau terrifiante. C’est la divine Kharybdis ; dès que je passe le figuier qui pousse au bord du pont, le tourbillon s’agite, bouillonne avec fracas, et se met à vomir de l’eau largement au-dessus du pont, lequel s’en trouve inondé. Et l’eau, s’écrasant au sol, dans le lac, retourne au tourbillon qui l’engloutit horriblement.

Pont

Bref, je ne peux passer par le pont sans risquer d’être renversé et de tomber dans le tourbillon.

L’alternative, c’est passer à flanc de falaise, mais c’est un chemin étroit et je devrai avancer en poussant Becky. Et surtout, des pierres tombent sans arrêt depuis le sommet. Elles atterrissent avec un bruit sourd sur le chemin, sans régularité particulière, ce qui m’empêche de prévoir si l’une d’entre elles va heurter mon crâne. Voilà l’effroyable Skyllè.

Je m’engage doucement sur la vire ; une pierre m’atteint à l’épaule, déchire mon maillot et m’entaille la peau. J’accélère. J’écarte la roue avant de Becky pour éviter qu’elle soit fracassée par un rocher de la taille d’un ballon de rugby. Un petit caillou vient étoiler l’écran de mon téléphone.

J’arrive au bout, conscient que j’ai évité le pire. Finalement, ce voyage se révèle éprouvant.

J’ai pu, par mes propres moyens, échapper à Polyphèmos et aux Seirènes de Cortina. Herméias à la baguette d’or m’a aidé avec Kirkè.

Mais ici, je me sens bien seul et impuissant. Je suis fatigué. Est-ce que je vais finir par arriver à Venise ? Est-ce que je serai digne du temple d’Erebos et de la présence d’Herméias ? C’est comme si cette maudite falaise m’avait pris une part de moi-même. Est-ce que ce voyage a de l’importance, finalement ?

Les mains encore un peu moites et tremblantes, je reprends mes esprits. Malgré les bobos et les petits dégâts, je choisis de continuer. Il n’y a pas vraiment d’autre option, de toute façon.


À Vittorio Veneto, écrasé par la chaleur, j’achète des myrtilles et du raisin, pour avoir un peu d’eau avec ma pause nourriture.

Savabien merssi

Un peu plus loin, je découvre le théâtre Lorenzo da Ponte, lequel est originaire de cette ville. Da Ponte est un librettiste — c’est-à-dire quelqu’un qui écrit des livrets d’opéra — du XVIIIème siècle. Il est connu pour avoir écrit les livrets de trois grands opéras de Mozart, Les Noces de Figaro, Don Giovanni et Cosi Fan Tutte.

Pas que je veuille me la péter, mais j’ai vu les trois 😎

Cour du théâtre Lorenzo da Ponte

À partir de là, c’est l’enfer. Il fait une chaleur à crever, et il n’y pas pas d’ombre. Mon compteur indique 44°C (111°F). La seule solution, c’est de rouler. Avec le vent, au moins je suis un peu rafraîchi.

Selfie avec le théâtre Lorenzo da Ponte en arrière-plan
Vittorio Veneto
Congeliano

À Susegana, la piste cyclable prend des airs de voie romaine. Un type vêtu d’une cuirasse, d’un casque et portant une épée s’approche de moi et se présente : “mon nom est Maximus Decimus Meridius”.

Voie romaine

Je suis un peu surpris. “Tu n’es pas censé être mort depuis presque deux mille ans, toi ?” lui dis-je.

“On ne m’a pas laissé le choix”, me répond-il. “Je suis revenu pour cherche la trace du fils que j’ai eu avec Lucilla”. Je lui explique que son fils, d’après ce que j’ai compris, apparaît dans Gladiator 2, mais comme je n’ai pas vu ce film, je ne vais pas pouvoir l’aider. Je lui conseille d’aller à Rome.

“C’est par où Rome ?” demande-t-il. “Je n’en sais rien”, lui dis-je, “mais a priori tu devrais pouvoir y aller par n’importe quel chemin, non ?”

Il me regarde, interdit. Puis éclate de rire : “T’inquiète, j’avais compris la blague. Je vais bien trouver. Toi, profite bien de ton voyage !”

Je le remercie. Il va récupérer son cheval, puis, prêt à partir, il m’explique : “la semaine dernière, j’étais en Gaule. À Lutèce, les Gaulois se plaignent tout le temps. La magistrate qui gouverne Lutèce est impopulaire et on ne les entend que demander la démission de la magistrate Hidalgo. Si tu veux mon avis, ils sont fous ces Gaulois !”

Les choses ne changent pas beaucoup, on dirait. Quant à moi, je continue dans la fournaise.

Vignobles de Prosecco

Voilà des heures que je pédale sous les attaques d’Hèlios. Mes lèvres sont sèches, mes paumes sont brûlées par le guidon ; mes jambes, chauffées à blanc, sont déshydratées et percluses de crampes ; mon dos, exposé, est rôti par le soleil. Dans mes bidons, le peu d’eau qu’il me reste n’est pas loin de bouillir.

Il me vient à l’esprit le mantra de Chirrut Imwê, gardien du Temple Kyber sur Jedha :

The Force is with me, And I’m one with the Force;
And I fear nothing, Because all is as the Force wills it .

Ce n’est plus la peine de lutter. Cela ne l’a jamais été.

Le résultat ne dépend pas de moi. La Force ne m’oblige pas à être parfait, simplement à rester engagé. Et j’ai cassé les lunettes de ce naze de Polyphèmos, c’était inutile mais tant pis. L’implacable Hèlios, l’omnipotent Zeus, le rancunier Poseidaôn et même Athènè et Herméias peuvent bien faire ce qui leur chante.

Je me concentre sur mon coup de pédale et sur le suivant. Peu à peu, la chaleur, la soif, Venise, le prochain village, tout cela perd son importance.

Villorba

Avant même de m’en apercevoir, j’arrive à Trévise et file au Airbnb que j’ai réservé.

Belle maison, propre, et comme à Belluno, des digicodes à chaque porte. Un peu impersonnel, donc. Mais je n’ai pas besoin de davantage.

Le soir, après les ablutions et le blanchissage usuels, je me dirige vers le centre ville pour manger. Il fait encore chaud, et il y a des lézards de partout.

La (fameuse ?) fontaine de Trévise (en fait une fontaine dans une station d’épuration)

En chemin, je croise une connaissance, sous la forme d’une sculpture dans la façade d’une maison. Il m’adresse un sourire complice et un clin d’œil bienveillant, me rappelant qu’il sera là quoi qu’il arrive. Ça me remonte le moral après l’épisode d’aujourd’hui.

Le Messager à la baguette d’or

Je vais manger dans une pizzeria : Baccalà mantecato, un hors d’œuvre vénitien à base de morue pochée, émulsionnée avec de l’huile d’olive, et servie ici avec de la confiture poire-gingembre. Surprenant et délicieux. Ensuite, une pizza avec de la burrata, des anchois et du zeste de citron.

Puis je rentre me coucher, parce qu’il est temps que la journée se termine.


Bilan de la journée :

  • Distance : 90,15km (cumulée 497,17km)
  • Temps de pédalage : 4h18 (cumulé 27h06)
  • Dénivelée : 521m (cumulée 5018m)

Crédits :


Souvent tu attends la nuit
Quand plus rien ne fait mal
Et tu rêves que tu t’enfuis
À la nage, par le canal

Tu rêves d’un grand pays
D’une vie qui enivre
Comme celle que tu lis
Dans les pages des livres
Il est tеmps de vivre

Allons voir
Ce quе la vie nous réserve
Ce que la vie nous réserve
N’ayons peur de rien
Allons voir
Ce que la vie nous réserve
Ce que la vie nous réserve
N’ayons peur de rien
Prends-moi la main


Recevoir un mail à la publication de chaque article


Votre commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *