Venise, Chant VI : Yoroï

Et la nef bien construite approcha rapidement de l’île des Seirènes, tant le vent favorable nous poussait ; mais il s’apaisa aussitôt, et il fit silence, et un daimôn assoupit les flots. Et nous approchâmes à la portée de la voix, et la nef rapide, étant proche, fut promptement aperçue par les Seirènes, et elles chantèrent leur chant harmonieux.


Je me lève à l’heure où Éôs aux doigts rosés apparaît. Ce matin, Hèlios sera seul dans l’Ouranos.

Cortina au matin

Je prends un bon petit déjeuner. Puis je pars avec des sandwiches, comme d’habitude. Aujourd’hui au menu, un sandwich à la descente, et un autre saveur fond de vallée.


Read the present article in English


Si le décor est toujours aussi magnifique le long de la route qui mène vers la vallée, j’ai aujourd’hui un pincement au cœur : je laisse derrière moi les Dolomites et leurs fabuleux paysages.

Les pétunias devant la porte de l’hôtel

Comme les autres jours, je ne suis pas seul sur la route : il y a des voyageurs à vélo de partout. Et d’ailleurs, je passe devant un magasin appelé The Bikepacking Store. Sur la porte, je reconnais des poignées en forme de poisson… avec un buste et une tête de femme.

Se vendent ici de belles tenues assez chères, du matériel photo et vidéo pour la création de contenu sur les réseaux sociaux. Mais aussi des compléments alimentaires pour perdre du poids. Un livre “Devenir bikepacker en 3 mois” ; des capteurs de puissance pour un entraînement optimal et permettant un affûtage express. L’italienne Deborah Spinelli, influenceuse triathlon, est dans un coin et semble donner des conseils à ceux qui se montrent intéressés.

Juste avant le magasin

Je regarde ma fidèle et fiable nef noire, Becky : elle est couverte de poussière, sa sacoche de selle boueuse après le passage sur la piste encore détrempée de la veille ; son frein arrière spongieux, usé par les descentes ; la guidoline qui se défait, le câble du dérailleur qui pendouille parce que son attache sur le triangle s’est cassée, les galets pleins de crasse.

Il y a quelques années, j’étais entré avec Becky dans le magasin où je l’ai achetée. Elle était dans un état similaire, après un cours de gravel suivi le jour précédent. Un client m’avait dit “voilà un vélo qui est bien sale !” ; ce à quoi j’avais répondu “non, c’est un vélo qui a bien servi”.

Je percute que Becky et l’état dans lequel elle est aujourd’hui, ce n’est rien de moins que là où j’en suis de mon périple. Je me souviens des paroles du Thébain Teirésias, sur la nature du chemin, de ce qui est oublié, du besoin de se perdre.

Finalement ici on me vend un voyage idéal, alors que Teirésias m’a fait entrevoir un autre voyage : le mien. C’est flou et incertain, mais ça m’attire bien davantage.

Je quitte le magasin sans regret, et je reprends mon chemin.


La veille, à l’hôtel, j’ai eu un gros coup de fatigue et de fringale avant le dîner. Je sens que je le paie ce matin : même après avoir mangé mes deux petits sandwiches, je continue de crever la dalle.

Je m’arrête à Venas, en terrasse, pour manger un peu. Et profiter encore du paysage.

Venas

Au fil de la descente, le panorama évolue et ressemble davantage à un environnement d’accès à la montagne : une végétation différente, plus fournie ; des versants qui se rapprochent, annonçant le fond de la vallée ; des sommets devenus rares.

Après Pieve di Cadore, il n’y a plus de virages en épingle et plus de descentes abruptes. Juste la route qui file vers le sud. Les sommets que je voyais il y a encore peu ont disparu.

Sur les panneaux, le nom de Venise est apparu, et le nombre de kilomètres qui m’en séparent décroît tout doucement.

Dans le fond de la vallée, la chaleur est étouffante. Avec mon téléphone, j’apprends à dire “Posso avere acqua, per favore?” pour ne pas me transformer en saucisse sèche.

Arrivée sur Soverzene

À hauteur du barrage de Soverzene, je quitte mon itinéraire pour aller vers Belluno, où je dors ce soir. Sur le chemin, à Polpet, alors que je traverse le village, la musique d’Eric Serra résonne dans la rue. Une vieille Fiat 500 arrive en trombe, puis se gare en dérapant.

Je ne sais pas ce qu’Enzo fait ici, mais effectivement il a fait repeindre sa voiture.

La voiture d’Enzo dans le Grand Bleu

J’arrive à Belluno sous une chaleur à crever. Coup de chance, il y a un glacier à proximité : chocolat, framboise, fior di latte.

Je dors ce soir dans un Airbnb, et c’est une maison divisée en plusieurs chambres. Il y a aussi un sauna et j’en profite. Non que j’aie envie de chaleur — j’ai eu mon lot aujourd’hui — mais ça va faire du bien à mes muscles.

Airbnb

Le soir, je vais manger dans un petit restaurant de quartier. Personne ne parle anglais, donc je baragouine comme je peux avec la serveuse. Je lui explique qu’étant français, je suis capable de comprendre toutes les choses basiques que je lis et que j’entends, mais je suis frustré de ne pouvoir répondre. Au final, on arrive à communiquer : je parle français lentement, et elle fait de même en italien.

Au menu, de l’espadon avec des légumes et des patates.

Pas trop envie de dessert, mais l’adorable serveuse insiste pour m’offrir un petit verre de limoncello.

Je rentre et avant de d’aller dormir, je vais lubrifier la chaîne de Becky. Hèlios Hypérionade, lui, a disparu derrière les montagnes.

Coucher de soleil sur Belluno

Bilan de la journée :

  • Distance : 77,74km (cumulée 407,02km)
  • Temps de pédalage : 3h50 (cumulé 22h48)
  • Dénivelée : 529m (cumulée 4497m)

Crédits :

  • LOdyssée, Homère, traduction Charles-René-Marie Leconte de L’Isle, 1893

Tombe, relève-toi et tombe, relève-toi et tombe
Relève-toi et tombe, relève-toi
Recommence, fais des modifs

[…]

Chaque épreuve est juste un nouveau chapitre dans ton biopic
Chaque épreuve est juste un nouveau chapitre dans ton biopic


Recevoir un mail à la publication de chaque article


3 commentaires sur « Venise, Chant VI : Yoroï »

  1. Ton périple est bien loin de ce que propose l’influenceuse italienne ! Il est exigeant, te demande des efforts et de la persévérance mais il te fait découvrir de beaux paysages et te permet de belles rencontres, réelles ou imaginaires !

    J’aime

Votre commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *