Et nous marchâmes le long du cours d’Okéanos, jusqu’à ce que nous fussions parvenus dans la contrée que nous avait indiquée Kirkè, le royaume de l’illustre Aidés et de l’implacable Perséphonéia.
Ce matin, Zeus n’a pas encore permis à Hèlios de monter dans l’Ouranos : le ciel est bouché. Pas de pluie prévue, mais je vais probablement monter le col dans le brouillard.

Juste au moment où je m’apprête à partir, une averse inonde le parking de l’hôtel. J’attends quelques minutes, puis je mets les voiles.
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Rapidement, je quitte la ville et m’enfonce dans la forêt le long de la rivière, sur une piste encore trempée de l’orage de la veille. La rivière s’est transformée en un tumulte boueux.

Une heure plus tard, à Valdaora, les nuages se déchirent et les bœufs d’Hèlios font leur apparition. Je mets de la crème solaire ; les sommets se rapprochent.

Le relief est tranquille, je remonte une vallée paisible à travers les villages. Je longe le lac de Valdaora, bien calme. Au bord du lac, des dessins sont exposés et l’un d’eux attire mon attention.

Ça me fait penser à la représentation de Kérberos, le gardien des Enfers, dans l’album de Philémon “L’arche du A”.


Puis, à Monguelfo, je vois les Dolomites pour la première fois : une muraille avec son profil délicat de dentelle ; un ensemble de parois massives, solidement ancrées en Gaïa, et aux crêtes déchiquetées qui raclent l’Ouranos. Comme un trou de ver traversant l’univers de part en part.

Et c’est ça que je vais explorer aujourd’hui.



À partir de Dobbiacco, c’est l’ascension du col. Rien à voir avec le Brenner : Dobbiacco est à 1200m d’altitude, le col à 1530m ; entre les deux, vingt kilomètres de montée en pente douce, sur de la piste, à travers une forêt clairsemée.

Je commence par le lac de Dobbiaco, tout autant magnifique que les montagnes qui l’entourent. Avec des touristes, et ça me rappelle le lac de Tueda, à Mottaret… mais à mesure que je monte, je croise et dépasse de plus en plus de vélos, et de moins en moins de piétons.


Le ciel est à présent entièrement dégagé. La route file à ma gauche, mais, souvent protégé par des arbres, je la vois à peine.

Les sommets crénelés se resserrent autour du lac, la vallée se rétrécit. Je suis pourtant habitué aux paysages alpins, mais ici c’est vraiment autre chose.



La piste mène au lac de Landro. Je discute avec un couple de grecs en vadrouille — très sympas, ils me racontent leurs vacances dans les marchés de Noël en Alsace quand ils comprennent que je suis français. Ils me prennent en photo devant le lac.
Ευχαριστώ.

Je continue en direction du col de Cimabanche. Des abeilles et des bourdons s’affairent sur un bosquet d’épilobes.

Les derniers kilomètres de piste m’amènent au col — un endroit blindé de monde et cependant bien plus joli et sauvage que le Brenner. Il y a un restaurant, mais il est plein à craquer, et je peux encore survivre pendant dix kilomètres de descente. C’est aussi ici que je quitte le Tyrol pour la Vénétie.


Je continue sur un chemin similaire à celui de la montée, le paysage devient plus sauvage encore.

Après un tunnel, j’atteins un site très largement minéral et baigné de soleil. C’est sec et d’un blanc aveuglant ; j’ai l’impression d’arriver sur une autre planète. Je descends de ma nef noire.

Je fais quelques pas, j’observe le paysage. Un papillon vient s’attarder sur mon doigt. “Voilà une âme qui te rend visite, mon ami…”, me dit une voix douce et chaleureuse. Je me retourne pour chercher qui m’a parlé, et à quelques mètres de moi, je reconnais la touriste grecque rencontrée au bord de lac. Cette fois, sa veste est ornée d’un narcisse, et elle grignote des graines de grenade.

Je fouille dans mes souvenirs du livre de Grogu, et je repense à la discussion de la veille avec Kirkè : j’ai Perséphonéia, épouse d’Aidès et reine des Enfers, en face de moi — après avoir croisé Kérberos ce matin, c’est cohérent.
Dans mon dos, j’entends quelques pas crisser sur le gravier. Un vieux randonneur avec un bandeau qui lui recouvre les yeux arrive d’un pas tranquille, en s’aidant d’un grand bâton. Tâtonnant un peu, il vient vers moi.
Je me souviens de ce que m’a prédit Kirkè la veille, de ma rencontre avec le divinateur aveugle.
“Tu cherches un retour, mon grand”, me dit l’âme du Thébain. “Il ne sera pas celui que tu attendais. Et tu ne trouveras ton chemin qu’en te perdant.
Car tu as déjà rencontré des épreuves, et tu en auras d’autres, et chacune modifie la nature de ton retour.
Kirkè, la noble Déesse, t’avait dit que tu visiterais Aidès, et te voilà. Mais pour trouver ton retour, tu devras traverser le temple d’Erebos, gardien de l’ombre et de l’oubli, et c’est bien plus loin que la demeure d’Aidès. Herméias à la baguette d’or sera là pour te guider, et tu n’auras rien à craindre. Mais ton retour, c’est ce que tu as oublié, et ce sera à toi de le découvrir.”

Je lui réponds : “Teirésias, j’ai déjà croisé Athènè, Herméias, Artémis et même Zeus et Poseidaôn. Je sais que tu dis la vérité. Mais comment découvrir ce dont j’ai perdu le souvenir ? Et dis-moi, vais-je rencontrer quelque autre âme ?”
Il me répond : “Ce qui est caché n’est pas nécessairement perdu. Tu verras qui tu as besoin de voir, et tu entendras ce que tu as besoin d’entendre. Tel est le laborieux chemin sur lequel t’attend Erebos”. Ayant parlé, Teirésias reprend sa route et disparaît.
De nouveau, un bruit de gravier, puis le mouvement de quelqu’un s’asseyant doucement sur un banc, avec un soupir qui m’est familier. Je me retourne. Ma grand-mère est assise sur le banc, à côté de Becky. Elle me sourit.
Elle semble épatée de me voir ici. Je suis tout autant étonné de la croiser. Elle se lève du banc et attrape mes mains.
Elle me parle de Grogu, qu’elle prend plaisir à voir grandir, d’où elle est. Elle me félicite pour ma cuisine qui honore ses traditions. Elle me prend dans ses bras et me réconforte. Elle me dit que je suis sur le bon chemin, au bon endroit, et elle m’encourage à suivre mon étoile. Voilà une version plus bienveillante que celle de Teirésias.
Un rouge-gorge vient se poser sur son doigt. Je pense à la chanson de Solann, celle que j’écoutais le premier jour du voyage, et qui m’avait fait penser à mon cousin : je comprends qui est cet oiseau. Je lui caresse la tête. Puis il s’envole ; ma grand-mère m’embrasse, et le suit.

Une fois de nouveau seul, je peine à repartir. Je n’ai pas spécialement envie de rester aux Enfers, mais le décor depuis Dobbiaco n’a été qu’une suite de paysages plus merveilleux les uns que les autres, et je n’ai pas envie que la journée se termine.
J’arrive rapidement à l’hôtel, situé sur les hauteurs de Cortina d’Ampezzo. C’est très chouette et accueillant, avec un personnel adorable et une salle de bains gigantesque.
Après la lessive et la douche, je vais explorer les environs. Un glacier ambulant est installé à proximité, et je reconnais la noble Kirkè.
Elle a l’air plutôt contente de me voir, et m’offre une coupe avec une boule chocolat et une boule citron. Au moment de me servir, elle me lance :
“Écoute bien ce que je vais te dire. D’abord, tu iras vers les Seirènes, qui attirent les voyageurs comme toi ; laisse-toi abuser par elles, et tu ne finiras pas ton périple.
Après cela, tu devras choisir entre deux écueils. Tu verras, sur la hauteur qui mène vers l’Ouranos, un monstre rugissant qui crache une pluie incessante de pierres sur quiconque l’approche : personne ne peut se glorifier d’avoir rencontré Skyllè.
L’écueil voisin, mon ami, est moins élevé. Sous un figuier, tu verras la divine Kharybdis engloutir et revomir l’eau dans laquelle elle stagne. Pas même un dieu ne pourrait t’en sauver.”
“N’existe-t-il pas une autre voie ? Ne puis-je me défendre ?” lui demandé-je. “N’y pense même pas, malheureux”, me rétorque Kirkè. “Ta seule chance est de te hâter lorsque tu croiseras la désastreuse Kharybdis et l’immortelle Skyllè.”
Ainsi me parle la noble déesse Kirkè. Hèlios s’apprête à diriger ses bœufs derrière la montagne. Il se met à pleuvoir ; je rentre.

Le soir, je mange au restaurant de l’hôtel, une explosion de saveurs dans une salade burrata-câpres-olives-tomates cerise, et du bœuf fondant à souhait avec des pommes de terre cuites à la perfection.



Quand je quitte le restaurant pour aller au lit, il fait déjà nuit.

Bilan de la journée :
- Distance : 57,40km (cumulée 329,28km)
- Temps de pédalage : 3h41 (cumulé 18h58)
- Dénivelée : 888m (cumulée 3968m)
Crédits :
- L’Arche du A, Fred, 1992
- L‘Odyssée, Homère, traduction Charles-René-Marie Leconte de L’Isle, 1893
We didn’t know that it would blow up with such might
The stars are even brighter contrasted by the night
Sent out the shock waves, filled up the outer space
Even the ghosts came to the late, late, late show
Watch us play
Everything went tossing, everyone was talking
Makin’ up their faces, wonder what we look like naked?
The irresistible force met the immovable object
Bangin’ and bangin’ and bangin’ and bangin’ and bangin’
Together
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Un beau récit, riche en émotions, dans un cadre magnifique.
Il s’en passe des choses, dans ce voyage…
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Que c’est beau !!!!!!!!!!!!
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Des paysages magnifiques, des rencontres improbables, des lieux où rêve et réalité se confondent ! C’est bien une expérience hors du commun que tu as faite durant ce voyage.
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