Et nous arrivâmes à Aiaiè, et c’est là qu’habitait Kirkè aux beaux cheveux, vénérable et éloquente déesse. Et nous trouvâmes, dans une vallée, en un lieu découvert, les demeures de Kirkè, construites en pierres polies. Et tout autour erraient des loups montagnards et des lions. Et Kirkè les avait domptés avec des breuvages perfides.
Ce matin, je me lève tôt et me pointe à l’ouverture du buffet pour le petit déjeuner : je vais partir tôt de façon à éviter la chaleur.

Je n’ai pas trop aimé cet hôtel. Il y a eu beaucoup de bruit pendant la nuit et tôt ce matin. Je récupère rapidement Becky et quitte les lieux.
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Alors qu’Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparaît, je suis déjà sur la piste cyclable. Le début est très plat, ça me fait penser à la Combe de Savoie.


Le style des maisons change, rappelant les Alpes françaises. Jusqu’à Vipiteno, je reconnaissais toujours un côté germanique dans l’architecture, notamment avec les églises.
Et il y a toujours des géraniums aux balcons.


La piste s’est muée en une petite route qui serpente entre les villages, au pied des pentes de la montagne.


À Fortezza, j’achète une viennoiserie, un sablé Linzer. Et je reconnais l’œil de Polyphèmos. On dirait qu’il me poursuit. D’autant que le dialecte que la boulangère a parlé avec les clients précédents ressemblait fort à celui du kyklope. Je sens que le voyage n’est pas fini…

À Fortezza, il y a aussi un fort — un ouvrage militaire construit aux XIXème siècle, et devenu un musée. Juste à côté, une section du tunnel de base du Brenner, un tunnel actuellement en construction.


Un peu plus loin, une déviation m’entraîne dans un chemin forestier, et de fil en aiguille, j’arrive à Rio di Pusteria (en allemand Mühlbach). Et ça commence à bien sentir l’Italie.


Là où Vipiteno avait encore un aspect germanique avec son clocher au milieu de la rue et ses magasins bien proprets, ici c’est un peu plus chaotique. Et j’entends parler davantage italien.

Je retrouve de la piste cyclable, toujours en fond de vallée, le long de la route. Malgré le bourdonnement du trafic, c’est paisible.

Vers 11h, j’avise un petit restaurant au bord de la piste cyclable. Il y a là, déjà, tout un groupe d’autres voyageurs à vélo qui viennent également d’arriver, et qui semblent affamés.

Tandis qu’ils se précipitent à l’intérieur pour commander à manger, je prends le temps de cadenasser Becky.
Alors que je m’apprête à suivre le groupe, un autre cycliste débarque et m’attrape par le bras. Je le toise du regard et je reconnais les traits d’Herméias, fils de Zeus, qui m’était apparu dans le miroir à Hall in Tirol.
“Attends un peu”, m’avertit-il. “Jette donc un œil à l’intérieur”. Au milieu des tables, une femme danse lentement, en chantant, ses bras étendus vers le sol et la paume de ses mains vers le bas. Je ne vois plus aucun des voyageurs qui sont entrés quelques instants auparavant.

M’empêchant d’avancer davantage, Herméias me dit : “Où penses-tu aller ? Tu ne connais pas cet endroit. Tes compagnons sont enfermés dans cette maison, demeure de Kirkè, et ils ont déjà fini comme des porcs dans une étable. Vas-y à ton tour et tu resteras là où ils sont déjà.”
Le tueur d’Argos me tend quelques fleurs à l’apparence laiteuse. “Prends ce remède, et rends-toi à l’intérieur de la maison de Kirkè. Il éloignera de toi les maux que tu y rencontrerais.”
Je marche vers le restaurant, portant à ma bouche ce qu’Herméias m’a donné. Ça a une saveur douce.
Je vais voir Kirkè, elle m’invite à m’asseoir à une table. Puis elle me sert à manger : un délicieux cheeseburger végétarien. Le pain est moelleux et croustillant ; le steak de tofu est assaisonné et grillé à la perfection. Dans un recoin qui ressemble à une étable, j’aperçois des cochons qui grognent, nerveux et apeurés.

Une fois que j’ai avalé quelques bouchées, elle commence sa chanson, puis s’arrête et me regarde, stupéfaite. Je me lève et elle prend peur. Je lui ordonne de délivrer mes compagnons. Elle comprend que sa magie est sans effet sur moi grâce au remède d’Herméias, le Messager.
Kirkè s’exécute ; les autres cyclistes réapparaissent, et nous nous apprêtons à retourner aux vélos pour quitter les lieux.
Avant que je ne quitte sa demeure, la noble Déesse me prend à part pour me parler : elle m’explique que là où elle a changé mes compagnons malgré eux, j’ai moi-même vocation à me transformer, mais c’est une épreuve dont je serai l’architecte, et c’est pour cela qu’Herméias est là pour moi. “Tu dois continuer et terminer ton périple”, m’explique-t-elle, “mais auparavant il te faudra traverser l’Okéanos jusqu’à la noire demeure d’Aidès et de l’implacable Perséphonéia, afin de consulter l’âme du Thébain Teirésias, du divinateur aveugle, dont l’esprit est toujours vivant.”
Les cyclistes que j’ai rencontrés sont las et leur mines sont sombres. C’est lentement qu’ils remontent sur leurs vélos. Je décide de rouler avec eux, jusqu’à ce que nos routes se séparent, au village suivant.
Entre-temps, nous passons devant les ruines du château de Mühlbacher Klause, une construction militaire du XIIIème siècle. Il marquait à l’époque la frontière entre le comté du Tyrol et celui de Görz, plus à l’est, et contigu de la Slovénie.

Encore une petite dizaine de kilomètres à travers la forêt et le long de la rivière, et j’arrive à Brunico (en allemand Bruneck). Il est un peu plus de 13h.


Coup de chance, ma chambre est déjà prête. J’en profite pour prendre une douche et faire un peu de lessive.

Il est tôt et on m’a donné un bon pour une boisson de bienvenue, alors je vais au bar de l’hôtel et je gribouille un peu mon cahier en sirotant une eau gazeuse. Je relate ma rencontre avec Kirkè.

Par la suite, je vais me promener au centre-ville de Brunico. Encore une ville alpine, mais j’y retrouve des éléments d’architecture germanique. Et il y a une exposition de dessins en accès libre.




Alors que je regarde le dessin d’une chouette, une jeune femme m’aborde en souriant : “Alors, tu as rencontré mon frère ? Il est sympa, hein ?”. Je regarde ses yeux et je cherche mentalement l’adjectif pour en définir la couleur. “Pers”, me dit-elle, lisant mes pensées. “Entre le bleu et le gris, et qui tire légèrement sur le vert”. Sur le dessin, la chouette a des yeux de la même couleur. Bon, me voilà face à Athenè. Elle me conseille d’aller me reposer car le voyage n’est pas fini. En plus, il semblerait que j’aie une dette suite à ma rencontre avec Polyphèmos.
De retour à l’hôtel, je profite du spa, et je continue à écrire un peu.
Le soir, je choisis de manger au restaurant de l’hôtel. Des raviolis aux aubergines avec du pesto à la tomate, et des légumes rôtis recouverts d’un fromage local qui s’apparente à de la Fontine.


Mais surtout, en dessert, un tiramisu à tomber par terre. La crème au mascarpone est parfaite, tant niveau goût que texture. Le café utilisé est manifestement de très bonne qualité. Point positif, ce dernier n’est pas saccagé, comme cela arrive parfois, par une liqueur quelconque du style white spirit, acétone ou amaretto. Le tout n’est pas trop sucré, et ça me donne envie de ressortir ma recette et d’en refaire moi-même.

À l’heure où Hèlios délie ses bœufs et quitte l’Ouranos, Zeus et Poseidaôn se déchaînent : un énorme orage s’abat sur la vallée. Un petit nuage rond et plus sombre que les autres, pile au milieu du ciel, me rappelle que tout cela est lié à Polyphèmos. Je me dis que voilà des dieux bien rancuniers, et je me demande si les lunettes pourries d’un ivrogne acariâtre et inhospitalier valent à ce point le coup d’en faire des caisses.
En attendant, je vais me coucher, car pour demain, Pallas Athènè m’a promis un col.

Bilan de la journée :
- Distance : 58,09km (cumulée 271,88km)
- Temps de pédalage : 3h13 (cumulé 15h17)
- Dénivelée : 653m (cumulée 3080m)
Crédits :
- L‘Odyssée, Homère, traduction Charles-René-Marie Leconte de L’Isle, 1893
J′ai vu des yeux perçant,
la nuit d’une lueur si intense,
que la peur s′enfouit en moi.
Une voix cachée où ma voix
lâchée aux cris de bêtes qui dansent,
dans les murs de ma chambre.
Suis-je devenu fou?
Mon cœur me lâche,
dans la nuit, de Tucumcari.
J’me suis levé après m’être recouché,
ce corps rigide qui me lance,
et me souffle sa dernière chance.
Suis-je devenu fou?
Mon cœur me lâche,
dans la nuit, de Tucumcari
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On lit toujours avec plaisir le récit de tes aventures avec les héros mythologiques. On attend les prochains épisodes avec impatience !
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On sent qu’on approche du dénouement et on se demande quelle va être la dernière ruse de Polyphèmos…
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Il est bien sympa Polyphemos mais ce n’est pas lui qui pédale !
Et méfie toi des prunes, les italiens ne rigolent pas avec ça 😂
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