Et nous parvînmes à la terre des kyklopes orgueilleux et sans lois, confiants dans les dieux immortels. Et les agoras ne leur sont point connues, ni les coutumes ; et ils habitent le faîte des hautes montagnes, dans de profondes cavernes, et chacun d’eux gouverne sa femme et ses enfants, sans nul souci des autres.
Rappel de la veille : un peu engourdis par le fabuleux accueil dans le merveilleux hôtel de Hall in Tirol, mes compagnons — rencontrés en chemin au bord du Achensee — et moi-même réfléchissons à repousser la suite du voyage pour rester un peu plus. Pour ma part, une rencontre inattendue dans la salle de bains me pousse à continuer et à explorer la suite.
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Quand Éôs s’assied sur son thrône d’or, je file au petit déjeuner, décidé à affronter comme prévu le col du Brenner.

Je refuse tout ce qui ressemble à des produits locaux et qui, comme le petit verre de vin de la veille, m’encouragerait à rester ici. Je me contente d’œufs, de pain et de fromage. Les cyclistes avec lesquels j’ai terminé la journée d’hier sont tous en peignoir et prévoient de rester au moins une journée de plus, décidant que “la suite, on verra plus tard”.

Une demie-heure plus tard, c’est seul que je file en direction du col.

Il fait déjà chaud et la montée s’annonce longue : je choisis donc de zapper la visite d’Innsbruck, tant pis. Ce que j’en ai vu ressemble à Grenoble — sans la Bastille et l’alignement douteux de pizzerias le long de l’Isère, toutefois.


J’attaque la montée, et c’est sévère. En six kilomètres à peine, je prends presque 500m d’altitude, avec des pourcentages fréquents entre 8 et 12%.



Après le village de Patsch, la pente est un peu plus douce, et ce sur une vingtaine de kilomètres. Ce qui est appréciable, c’est aussi qu’il y a peu de voitures. Mais c’est une succession de petites montées et de petites descentes, si bien qu’à Gries, au début de la rampe finale, j’ai à peine pris 200m depuis Patsch, tandis que mon compteur affiche le triple.
Patsch, comme son nom l’indique, c’est le bon endroit pour arrêter de fumer.
English-speaking readers, here’s a pun for you: Patsch sounds like the perfect place to repair a puncture.

Et les montées sont souvent raides : je sens que ça entame copieusement mon capital d’énergie.
Mais à chaque virage, je vois le paysage évoluer au rythme de mes efforts. Les montagnes s’élèvent, le calme des lieux s’impose, les sommets aux alentours apparaissent. Je reconnais les sensations que je connais dans les Alpes françaises, le sentiment d’être dans son élément. Ici, s’ajoute la joie de découvrir un cadre nouveau.

À Ellbögen, je m’arrête dans un Gasthof (une auberge) pour un Schorle et une part de gâteau.

C’est un endroit qui est resté dans son jus : “Grüß Gott” en gros sur la porte ; tout le monde parle le dialecte local — je ne parviens même pas à identifier le moindre mot familier à mes oreilles. Le tapis dans l’entrée pue la pisse. Dans un panier derrière la réception, un vieux chien fait la sieste.

Il n’empêche que le gâteau, un clafoutis aux prunes, est délicieux.


Par la suite, mon itinéraire me mène à travers de petits chemins loin de la route, et remplis de petits raidillons bien sentis.

À Steinach am Brenner, fin des petits chemins et retour sur la route des voitures, jusqu’au col.


À Gries, c’est le début de la dernière rampe du col. Il reste à peine 300m à grimper en six kilomètres, c’est peu mais il est 14h, Hèlios Hypérionade est sans pitié : il fait une chaleur à crever et je fatigue.

Je retrouve dans cette montée un autre groupe qui se dirige comme moi vers l’Italie. Tout le monde avance au même rythme et se soutient.

Enfin, j’arrive au col du Brenner. Ce n’est pas exactement bucolique, ne vous attendez pas à un décor comme le col de la Madeleine ou le Cormet de Roselend. Il y a une gare, le passage d’une autoroute, des parkings et des magasins. Ça se voit que c’est un lieu de passage important, et sans doute un col ouvert toute l’année.

Après la frontière autrichienne hier, je change à nouveau de pays. Me voilà en Italie.

Je suis tellement exténué que je manque de tomber en descendant du vélo. Je mange mon dernier sandwich, et sans que ça ne cale vraiment ma faim, j’attaque la descente. Avec une vraie piste cyclable.



J’ai mentionné plus haut le sentiment d’être dans mon élément. Et effectivement, comme dans les Alpes du nord en France, il y a ici aussi des idiots du village.

La piste que je suis est une ancienne voie ferrée : sa pente est douce, ses virages sont larges, et il y a toute une succession de tunnels.

Dans une petite vallée isolée sur le chemin de la descente, je m’arrête : je n’ai plus d’eau, plus rien à manger, et la fatigue me donne de violentes crampes aux jambes. Le mieux serait de se reposer avec de quoi manger.
Au bout d’un chemin mal entretenu, je remarque un chalet de berger isolé. Clopin-clopant, dans l’espoir d’y trouver un peu d’eau, je m’y rends. Sur la porte, un seul nom: Polyphèmos.

Il n’y a rien à l’intérieur. Un hamac, un peu de mobilier. Une petite cave où des fromages sont en train d’être affinés. Un tas de bouteilles vides. Je décide de repartir et tenter ma chance ailleurs, quand un type gigantesque arrive.
Je lui demande en bredouillant si je peux acheter du fromage et avoir de l’eau. Il s’approche de moi et son regard me déstabilise : son œil gauche est mort, sans doute à la suite d’un glaucome ou d’une cataracte. Son œil droit apparaît derrière le verre épais d’une paire de lunettes.
Il se penche sur moi et son seul œil valide est rendu minuscule et lointain par le verre. Son iris est jaune brillant, tirant sur le roux ; sa pupille est d’un noir infini et funeste, telle une singularité.
De fait, l’œil de Polyphèmos me rappelle un trou noir, irrémissible, dominant et contrôlant sans pitié ni considération aucune son environnement immédiat. Une seule obsession, entraîner dans sa rotation et dans sa gueule tout ce qui l’entoure.

“Je ne prends pas d’argent”, maugrée-t-il, “Laisse-moi ton vélo”. Je refuse. Il s’énerve. “Tu ne repartiras pas ! Tu viens ici troubler ma maison et tu n’as rien à apporter !”
Je lui fais remarquer son manque d’hospitalité. Il me répond qu’il n’en a rien à faire, qu’il n’a besoin de personne et que je ne suis pas près de retourner d’où je viens. Ça m’inquiète un peu.
Je lui dis que je consens à lui laisser mon vélo, mais que je voudrais bien garder la petite bouteille de liqueur que j’ai eue en cadeau lors de la visite de la distillerie il y a deux jours. Là, je sens que j’ai son attention.
“En fait, tu peux goûter la liqueur si tu veux”, lui dis-je, matois. Je lui tends la bouteille et il se sert un verre. Puis un autre.
Au final, il vide la bouteille. Un peu éméché, il lâche un rot monumental. Puis s’allonge sur une banquette après avoir posé ses lunettes sur la table.
Sans bouger, je patiente quelques minutes pour être sûr qu’il est bien endormi. Je ramasse ses lunettes, mon vélo et je quitte les lieux. La clochette de la porte sonne lorsque que je sors. Il se lève furieux et sa colère augmente quand il échoue à retrouver ses binocles.
Je me retourne, il est là, immense et le regard perdu, dans l’ouverture de la porte, lançant à l’aveugle un tabouret, la bouteille de liqueur vide, une casserole, et hurlant dans son dialecte.
De colère, je lui jette ses lunettes. Elles tombent sur un caillou et se brisent. Ce n’était peut-être pas nécessaire et j’ai le sentiment d’avoir fait une bêtise.
Les jambes tremblantes, je remonte sur le vélo et rejoins la route. Derrière moi, un Polyphèmos hagard, ivre et quasi aveugle, continue de vociférer des menaces et invoque Poseidaôn — en pleine montagne, allez savoir pourquoi — avant d’abandonner la partie. Je quitte prestement la vallée.
Il ne reste plus qu’un village au nom rigolo, Gossensaß.

Et enfin, j’arrive à Vipiteno (Sterzing en allemand). C’est une ville qui ressemble à beaucoup de villes des Alpes… on se croirait un peu à Bourg St-Maurice ou à Courmayeur.


Je vais à l’hôtel, j’amarre Becky au garage et vais prendre une douche.

Puis je sors et cherche un restaurant. Je me prends une bonne pizza ; elle est excellente, avec simplement de la buratta et des anchois. Plus faim pour un dessert. Je suis cramé, le col du Brenner m’a épuisé et la rencontre avec Polyphèmos m’a achevé.

Demain, l’étape me fait rester en fond de vallée, jusqu’au départ du col suivant. Sans montée majeure, ça devrait être assez facile.
Bilan de la journée :
- Distance : 69,52km (cumulée 213,79km)
- Temps de pédalage : 4h30 (cumulé 12h04)
- Dénivelée : 1233m (cumulée 2427m)
Crédits :
- L’œil de Polyphèmos
- L‘Odyssée, Homère, traduction Charles-René-Marie Leconte de L’Isle, 1893
Am I Ulysses? Am I Ulysses?
“No, but you are now, boy
So sinister, so sinister
But last night was wild
What’s the matter, there?
Feelin’ kind of anxious
That hot blood grew cold
Yeah, everyone, everybody knows it
Yeah, everyone, everybody knows it
Everybody knows ah…”
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Quelle rencontre, quel affrontement !! Tu l’as bien eu !! 💪
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Encore une belle étape !! Les paysages montagnards sont verdoyants.
La rencontre avec Polyphème nous en rappelle une autre ! Comme Ulysse, tu as fait preuve de ruse pour lui échapper et poursuivre ton chemin.
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En définitive, ce voyage s’inscrit-il dans la réalité ou dans une sorte de délire onirique ? 😊
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