Venise, Chant II : Turn The Page

Et nous abordâmes la terre des Lotophages. Et les Lotophages ne nous firent aucun mal, mais ils offrirent le doux lotos à manger. Et dès que mes compagnons eurent mangé le doux lotos, ils ne songèrent plus au retour ; mais, pleins d’oubli, ils voulaient rester avec les Lotophages et manger du lotos.


Je me lève à l’heure où Eôs aux doigts rosés, née au matin, apparaît. Il a fait chaud cette nuit. Je reprends une douche et vais au petit déjeuner, d’où je repars avec deux petits sandwiches, une pêche, et un œuf dur.


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Après avoir préparé les affaires dans la chambre, je descends armer ma nef noire, Becky, laquelle a passé la nuit dans un garage de l’hôtel.

Hèlios liant ses bœufs

En revenant vers l’accueil pour rapporter la clef du garage, je croise un autre cycliste, très sympa. Je lui laisse la clef. Lui roule en direction de “chez lui”, vers le lac de Constance. Il a un fort accent suisse.

Il revient avec son vélo alors que je suis affairé à me tartiner soigneusement de crème solaire : la veille, j’ai pris un léger coup de soleil sur la main gauche. On commence à parler français — et là aussi il a un gros accent suisse. Il s’appelle Marcel et on discute de nos expériences de voyages à vélo.

Puis chacun part de son côté : il a un vélo de course, moi un gravel. Je vais suivre les chemins et lui la route.

Piste dans la forêt

Je retrouve la piste cyclable de la veille le long de la rivière.

Petite rivière

C’est toujours très calme. Autour, à travers les arbres, je devine un décor très alpin. Des pentes abruptes définissant une petite vallée encaissée.


Environ une heure après le départ, j’arrive à un col : le Achenpass. Je trouve le panneau le long de la route, il y a déjà un cycliste en train de faire une photo, et je reconnais là Marcel, mon collègue suisse de l’hôtel. On se prend en photo l’un l’autre, on se souhaite bon vent, puis je repars dans la forêt.

Achenpass

C’est là que les choses sérieuses commencent. Malgré le passage du col, la piste forestière s’écarte largement de la route et file dans la montagne : je rencontre de nombreuses montées, avec parfois des passages assez raides.

La carte affichée par mon compteur indique que frontière autrichienne est toute proche. Ceci étant, il n’y a ici aucun panneau, aucune indication, hormis la mention du village d’Achenkirch, situé en Autriche.

Bienvenue en Autriche

Me voilà arrivé, techniquement, à vélo depuis les Pays-Bas, puisque ce voyage a débuté il y a trois ans à Eindhoven et s’est poursuivi jusqu’à Munich.

À Achenwald, je me trouve un coin à l’ombre pour manger un sandwich. Un papillon se pose sur le vélo.

Visiteur

Puis une autre montée dans la forêt m’attend, et je rejoins le centre d’Achenkirch. Je retrouve des décors alpins familiers.

Arrivée à Achenkirch
Achenkirch

Dans le village, j’avise une boulangerie : il est midi douze et j’ai faim. Las, la boulangerie a le mauvais goût d’avoir fermé à midi et de ne rouvrir que demain. Tant pis, je mange mon second sandwich et ma pêche. L’œuf dur termine à la poubelle : c’était un œuf à la coque, et il est dans un état immangeable. Une sorte de purée de blanc d’œuf, de jaune liquide, et de morceaux de coquilles.

Église d’Achenkirch

Quelques kilomètres plus loin, un supermarché et une boulangerie-salon de thé apparaissent le long de la route. Je m’y arrête pour un sandwich mozzarella-tomate et un morceau de cheesecake à la mangue : une pause bienvenue.

En-cas

En repartant, je double un couple à vélo ; l’un des deux traîne une petite remorque avec un bébé dedans, et ça rappelle des souvenirs puisqu’il y a onze ans, c’est ce que j’ai fait avec Grogu, alors âgé d’un an.

Petite famille à vélo

Et sur ces entrefaites, j’arrive à un nouveau lac, le Achensee. Et alors, il est encore plus beau que le Tegernsee. Les montagnes aux alentours sont nettement plus hautes, la vallée plus étroite : je me sens tout petit ici. L’eau du lac est d’un turquoise limpide, et, plus encore que le Tegernsee, cela donne l’impression d’une pierre précieuse dans son écrin.

Achensee

Je passe la petite plage, bien animée aujourd’hui, et j’entame la piste le long du lac. Là où la route des voitures passe au-dessus du lac ou dans des tunnels, celle pour les vélos file au ras de l’eau. Je m’arrête souvent faire des photos tellement le paysage attire mon œil.

Au bout du lac, à Eben am Achensee, deux jeunes filles essaient d’amener leurs chevaux dans le lac — sans grand succès pour l’une d’entre elles.

Chevaux

À cet endroit, je croise un groupe bariolé et rigolard de cinq cyclistes allemands, qui comme moi sont équipés de bagages. Eux sont partis d’Ingolstadt, en Bavière, et vont à Milan, en passant par Bolzano.

Par contre, ce qui est amusant, c’est que ce soir il dorment dans le même hôtel que moi, à Hall in Tirol — une petite ville située sur le chemin, dix kilomètres avant Innsbruck. Je décide de me joindre à eux pour la fin de la journée.

Église d’Eben am Achensee

Après la traversée du village, nous entamons la descente vers Jenbach, dans la vallée de l’Inn. Une descente raide, sur de la piste, avec des virages très serrés.

Descente

Dans la vallée, la chaleur est étouffante. J’ai le sentiment qu’Hèlios et son char sont directement sur mon dos, sous mon maillot.

Vallée de l’Inn

Ici aussi, je reconnais les paysages familiers des Alpes : des villes et villages concentrés en fond de vallée, reliés par une route passante le long d’une rivière.

À Schwaz, le thermomètre commence à dépasser les 40°C. Zéphyros a la bonne idée de se joindre à Hèlios, et offre un léger vent arrière ; mes collègues et moi-même en profitons pour prendre un bon rythme et passer le moins de temps possible dans cette fournaise.

Schwaz

La piste suit l’Inn à travers les champs et les villages jusqu’à Hall in Tirol.

Campagne le long de l’Inn

Quelques kilomètres avant l’arrivée, nous faisons une dernière pause dans une station-service ; pour ma part, je pars sur un Schorle bien frais. Puis, une dernière traversée de l’Inn, et c’est Hall in Tirol.

L’hôtel est magnifique, au cœur de la ville, dans un bâtiment du XIVème siècle.

Le personnel est adorable et nous sommes reçus comme des princes. Chacun est accueilli avec un petit verre d’un vin local, doux et très légèrement alcoolisé, ce qui nous détend immédiatement.

Il y a un spa au sous-sol, nous sommes autorisés à mettre les vélos dans les chambres, lesquelles sont immenses et récemment rénovées. C’est confortable au-delà de nos besoins, voire luxueux, mais en même temps accueillant et sans rien d’ostentatoire. Sur les télévisions, Netflix et la chaîne dédiée au vélo GCN+ sont disponibles. Un bar calme et magnifique avec un choix démentiel occupe une partie du rez-de-chaussée. Dans une cour de l’hôtel, une petite piscine, ouverte de 6h à 23h, est aménagée.

Bref, le paradis pour un cycliste.

Nef noire au port de Hall in Tirol

Après la douche et un brin de lessive, je retrouve mes collègues au spa et c’est le bonheur après cette journée éprouvante. Certains évoquent l’idée de rester au moins une nuit supplémentaire, et c’est vrai que c’est tentant. J’ai prévu des étapes conséquentes jusqu’à l’arrivée, mais assez courtes pour pouvoir prendre un jour off et réorganiser le reste du voyage.

Au buffet du dîner, je prends une assiette de poulet pané avec de la salade de pommes de terre, c’est succulent. Comme confirmé par les autres membres du groupe, tout le reste est à l’avenant.

Dîner

Et à table, les discussions vont bon train. La plupart décident de rester ici un peu plus ; je n’ai pas encore décidé ce que je vais faire, pour ma part, mais un peu de repos et de vidage de tête ne serait pas de refus.

Après le repas, les autres décident de continuer la soirée au bar. Moi, j’ai un bout de poulet coincé entre les dents qui m’agace, alors je vais me laver les dents et je les rejoindrai plus tard.


Et le brossage de dents se révèle inattendu.

Debout dans la salle de bain, je regarde mon image dans le miroir. Je vois la brosse à dents dans une main, le dentifrice dans l’autre. Je reconnais mon pantalon gris sombre, mon t-shirt bleu marine, les tatouages sur mes bras, et même mes lunettes.

Mais le visage qui me fait face n’est pas le mien. Il a de longs cheveux ondulés et couleur châtain clair, alors que je suis brun et que mon crâne est rasé. Il est imberbe, tandis que je porte une barbe de plus d’une semaine.

Il me regarde et face à ma perplexité, m’adresse un sourire complice. Dans sa main, la brosse à dents s’est changée en une baguette de bois surmontée d’ailes et entourée de deux serpents entrelacés.

À la maison, Grogu, grand amateur de mythologie grecque, possède un livre exhaustif sur le sujet, dont je lui lis quelques pages chaque soir. C’est donc sans trop de difficulté que je reconnais la figure d’Herméias, fils de Zeus.

Le Messager, vigilant tueur d’Argos, me fait un clin d’œil, puis claque des doigts, et la lumière de la salle de bain s’éteint. Quand je la rallume, c’est moi dans le miroir, comme si rien ne s’était passé.

Estomaqué, je choisis finalement d’aller me coucher pendant que mes compagnons finissent leur soirée au bar. Malgré le côté surnaturel de la rencontre, je me sens comme ramené à la réalité.

Dehors, Séléné luit déjà dans l’Ouranos. Je prends soin de lubrifier la chaîne de Becky en prévision de l’étape du lendemain.


Bilan de la journée :

  • Distance : 68,05km (cumulée 144,27km)
  • Temps de pédalage : 3h41 (cumulé 7h34)
  • Dénivelée : 575m (cumulée 1194m)

Crédits :

  • LOdyssée, Homère, traduction Charles-René-Marie Leconte de L’Isle, 1893

On a long and lonesome highway east of Omaha
You can listen to the engines moanin’ out its one note song
You can think about the woman or the girl you knew the night before

But your thoughts will soon be wandering the way they always do
When you riding sixteen hours there’s nothing much to do
And you don’t feel much like ridin’, you just wish the trip was through

Here I am, on the road again
There I am, up on the stage
Here I go, playin’ star again
There I go, turn the page

[…]

Later in the evenin’
As you lie awake in bed
With the echoes of the amplifiers
Ringin’ in your head
You smoke the day’s last cigarette
Rememberin’ what she said
What she said

Yeah, and here I am, on the road again
There I am, up on the stage
Here I go, playin’ the star again
And there I go, turn the page


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4 commentaires sur « Venise, Chant II : Turn The Page »

  1. Cette étape devait être très belle !
    Tu as eu de la chance de rencontrer des gens sympas. Et si même les personnages mythologiques t’ont accompagné, tu n’as pas dû être seul !

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