Dis-moi Muse, ce cycliste qui erra, explorant méandres et montagnes, failles et océans, territoires lointains et royaumes inexplorés. Et il vit les cités de peuples nombreux, il connut leur esprit et leur coutumes ; et toujours, chercha l’heure du retour.
Après une journée passée dans le train depuis les Pays-Bas, me voilà à Munich. Je descends dans le même hôtel qu’il y a trois ans, quand j’avais roulé de Francfort jusqu’ici — autant par souci de continuité du voyage que par facilité. Un sandwich acheté à la gare, une douche, une mise au lit.
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Le lendemain, je commence la journée au DM (chaîne allemande de droguerie/parapharmacie) ; j’y achète un tube de dentifrice pour remplacer celui que j’ai manifestement oublié à l’hôtel à Mayence la semaine précédente. Puis petit déjeuner et je vais chercher Becky, ma Nef Noire.

Alors que je commence à pédaler, Hèlios est déjà haut dans l’Ouranos d’airain. Il va sans doute faire chaud.
Pour sortir de la ville, je passe par la Kaiser-Ludwig-Platz, la place de l’Empereur Louis. Il s’agit de Louis IV, empereur de Bavière au XIVème siècle.

La campagne apparaît après quelques kilomètres, sous la forme d’une piste cyclable bordée de petits bois et qui longe l’Isar — la rivière qui traverse Munich. C’est en réalité une artère verte dans le sud de la ville, elle est fréquentée par les joggeurs et les cyclistes. On se sent coupé du tumulte de la ville et enveloppé d’un cocon de nature.


Petit à petit, je laisse la ville derrière moi et je file vers les Alpes, sur une piste très roulante, à travers les arbres. Les forêts sont denses et pleines de sapins : il doit bien neiger et cailler par ici en hiver.

Vers le village de Sauerlach, la forêt s’interrompt brutalement, c’est comme si je sortais d’un tunnel. Il n’y a plus que des champs, la vue se dégage, le panorama s’élargit ; le ciel bleu et le soleil me tombent dessus.
Surtout, à l’horizon, je commence à apercevoir les Alpes.

Le village me donne l’impression d’un bourg de la campagne profonde. Les seuls bruits sont quelques véhicules et des enfants qui jouent dans un parc.


Je continue, accompagné d’autres cyclistes, sur une piste qui longe la route, jusqu’au prochain village.
À Holzkirchen, deux faits d’importance majeure :
- Une pause baklava dans un kebab
- Contrairement à ce qu’indique le nom du village (“églises de bois”), la seule église que je vois est en pierre. J’enverrai un mail d’insultes à l’office du tourisme.


À Crusnes, en Meurthe-et-Moselle, vous avez l’église Ste-Barbe, qui est en métal. Elle n’est pas très belle et est constellée de traces de rouille, mais elle a de la gueule : on ne vous ment pas.
Dès que je sors de Holzkirchen, je prends les Alpes dans la figure. Je continue à travers un paysage vallonné, sur une route vide ou parfois sur de la piste forestière — pour le plus grand plaisir de Becky, qui en profite pour se dérouiller les pneus.


Ça devient très agricole. Dans un pré, des vaches bronzent au soleil. Un poney bien curieux s’approche de moi.


Ce matin, j’écoute un peu de musique, dont une chanson découverte il y a quelque temps.
Les paroles poétiques et délicates me font penser à mon cousin, que j’ai eu le malheur de perdre l’an dernier. Je repense à sa bouille lors des vacances partagées au ski chaque année, enfants.
Je ne regrette pas mon nid, ou mon plumage tacheté de gris
Qui vire maintenant au vermillon, je ne verrai plus les saisons
Je ne regrette pas ma coquille
Mon œuf, ma branche, le ciel qui brille
Je finis ma vie entre les crocs, moi qui l’ai commencée bien haut
Ma fin, j’suis pas déçu, le chat m’a eu, on s’attendait
Mon ciel, j’y ai vécu, j’en viens et j’y retournerai
Je ne regrette pas ma mère qui m’a dit: “Méfie-toi d’la terre
Ses fruits appâtent, mais se paient cher et tu es celui des vipères”
Je ne regrette pas mon envie, d’avoir faim et d’aimer la vie
Je n’ai pas vu le chat venir, dans les hautes herbes de mes désirs
Je ne regrette pas demain, j’m’y attendais et c’est très bien
On vole tous en cercle ici-bas, on part on y retournera
Sur ce, les Alpes se rapprochent encore.

À Gmund am Tegernsee, alors que je m’arrête pour boire, un type vient vers moi. Il fait partie d’un groupe de cyclistes qui, comme moi, va vers l’Italie. Ils ont tous le même maillot et leur club s’appelle Die Kikonen. Marrant. Les Kikônes, ou Cicones, sont le premier peuple rencontré par Ulysse après son départ de Troie. Pillant leur ville, il en repart avec une outre de vin qui lui servira à endormir le cyclope un peu plus tard.
Bref, il leur manque quelqu’un pour avoir un prix de groupe pour la visite de la distillerie qui se trouve là. Je ne suis pas plus intéressé que ça, mais n’étant pas pressé, j’accepte.

Tout est en allemand et je ne suis pas familier du vocabulaire, donc je n’ai pas tout compris, mais j’ai vu d’impressionnants alambics et des cuves à distiller, dans un ronronnement continu de liquides bouillonnant. Les arômes des liqueurs produites ici viennent de gingembre, noix, châtaignes et autres herbes et plantes qui restent secrètes. Je goûte un gin aromatisé à la châtaigne, mais je ne suis pas porté sur les alcools forts et après une heure passée dans les vapeurs de la distillerie, je trouve ça plutôt désagréable.
Je repars avec en cadeau une bouteille d’un quart de litre d’un nouveau produit, qui titre à 60%. Je ne sais pas ce que je vais en faire. Peut-être dégraisser la chaîne de mon vélo ?
Le reste du groupe prend son temps pour repartir ; ils attendent d’autres personnes qui doivent les rejoindre sous peu. Je repars.
J’arrive ensuite au village de Festenbach. Outre une statue d’un chimpanzé qui me rappelle une peluche de Grogu, je repère un banc à l’ombre d’une école. J’en profite pour manger un des deux sandwiches préparés ce matin à l’hôtel.

Je traverse le lieu-dit de Louisenthal. Louise est la fille de mon ami Romain. Je l’ai connue nourrisson lorsque j’ai pédalé vers Paris : elle va bientôt avoir cinq ans. Le temps passe, et ça fait bien longtemps que je ne l’ai pas vue.

Lorsque j’arrive à Gmund am Tegernsee à proprement parler — un modeste bourg — je tombe sur un embouteillage. La faute à deux poids lourds qui peinent à un feu rouge en côte.
Quant à moi, je saute sur le trottoir et traverse rapidement le village.

Pour sortir du village, je prends la piste cyclable qui surplombe le lac Tegernsee. D’un seul coup, la vallée s’élargit, de vrais sommets apparaissent, et forment un écrin pour un lac qui exhibe sa teinte bleutée.

Mon parcours longe ce lac. Je trouve une promenade au ras de l’eau, et un banc, pour y faire une pause. Je mange mon second sandwich et je reste à contempler le paysage, dans l’ombre de la forêt derrière moi, écoutant le clapotis des vagues. L’agitation ressentie lors du voyage en train puis à Munich s’estompe ; je prends le temps de respirer et laisse retomber mon bouillonnement interne. Je partage quelques photos avec des amis.

Il y a quelques canards qui barbotent, et je me prends à penser qu’un magret au barbecue, pour ce soir, ce serait bien sympa.
Puis je continue le long de la rive. Dans le village suivant, un imposant chalet garni de géraniums m’indique que ça y est, je suis bien dans les Alpes.


La piste s’enfonce dans la forêt, thrône d’or de la divine Artémis; le long d’une petite rivière qui alimente le lac. Et j’arrive au village de Kreuth.


L’hôtel semble immense. Comme le château de Moulinsart. D’ailleurs, comme à Moulinsart, je croise une armure. Peut-être Tintin se cache-t-il à l’intérieur, attendant de piéger les frères Loiseau.




Je discute un peu avec l’employé de l’hôtel, qui a une apparence de vieil oncle sympa. Il m’explique le pourquoi du comment du “Gruß Gott” (“Que Dieu te salue”, c’est comme ça qu’on dit bonjour en Autriche, dans le Tyrol et dans en Bavière, au lieu du plus usuel “Guten Morgen”). Originaire de Leverkusen, à côté de Cologne, il vit ici depuis trente ans,mais ne comprend toujours rien au bavarois, le dialecte du coin. Même les vieux du village qui lui parlent allemand avec leur accent local lui donnent du fil à retordre.
Le soir, je vais manger dans un restaurant à proximité. Des crudités, du saumon et des patates. En dessert, de la glace à la vanille, accompagnée de framboises. Et d’un rappel que dans le monde germanique, on ne plaisante pas avec la chantilly.

À l’heure où Hèlios délie ses bœufs, Hypnos visite ma chambre, et je sombre dans son doux sommeil.
Bilan de la journée :
- Distance : 76,22km
- Temps de pédalage : 3h53
- Dénivelée: 619m
Crédits :
- L‘Odyssée, Homère, traduction Charles-René-Marie Leconte de L’Isle, 1893
Encore un effort
Quelques mois suffiront
Je suis presque mort
Quelques mois et c’est bon
[…]
Même si je m’améliore
Oh, j’en rêve encore
Même cassé, ivre mort
Oh, j’en rêve encore
Encore, encore, encore
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Très joli ce lac. Bon périple Manu, gros bisous. Nad
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Très bel article, avec de jolies photos ! L’arrivée vers les Alpes devait être magique.
On attend la suite du voyage.
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Bravo pour ce beau parcours. Ce doit être un réel plaisir de faire toutes ces découvertes à hauteur de vélo.
On attend la suite…
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Très sympa ce début de voyage.
Les photos sont très chouettes.
On est en attente des suivantes.
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Tu n’as pas acheté de dentifrice depuis la semaine dernière ??? 😉
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